Les gentils de Noël
Certes, les prises de distance par rapport à des sabotages ou les discours complotistes (parlant de services secrets, de provocateurs, de mafia ou d’engins brûlés pour empocher les primes des assurances...) ne sont pas une nouveauté sur le site notav.info ni chez d’autres parties du mouvement No TAV. Et passons sur le mépris porté par les rédacteurs de notav.info envers les sabotages (« quelques petits chiffons imbibés d’essence ») et sur le manque de mémoire historique qui leur fait oublier ce qu’était l’opposition au TAV au milieu des années ’90 (quand quelques individus résolus sabotaient des infrastructures dans la vallée, pendant que leurs masses bien aimées étaient devant leurs télés...).
Cependant, cette fois-ci un pas a été franchi. Dans un article publié sur le site notav.info pour critiquer les thèses du site finimondo.org, le(s) auteurs(s) (qui se présentent comme la rédaction) en arrivent à la délation. Ils écrivent que, par le passé, les compagnons auraient envoyé des colis piégés et que ce serait eux les auteurs des sabotages de décembre dernier.
Ça veut dire quoi ça ? Que si on ne se dissocie pas immédiatement de toute attaque, comme on le fait régulièrement chez notav.info, on pourra un jour être accusés d’en être les auteurs ? Que si on donne de la visibilité à des attaques, au contraire de ceux qui les amoindrissent, les cachent ou les ignorent, on est en train d’en faire la revendication ? Que si on porte un discours cohérent de subversion de l’existant par tous les moyens nécessaires, on sera condamnés comme terroristes ?
Que flics et juges raisonnent comme cela est normal : c’est leur travail. Que le fassent les rédacteurs d’un site qui est une des voix du mouvement No TAV en dit beaucoup sur eux. Mais en dit beaucoup aussi sur les perspectives d’un mouvement à l’intérieur duquel certains comportements se produisent, sans qu’il n’y ait aucune critique (du moins aucune critique publique, ce qui compte), c’est-à-dire dans le consensus général, au moins implicite. Mais une partie non négligeable des « No TAV » sont des anarchistes.
Justement, ce qui nous étonne encore plus est le silence des compagnon.ne.s anarchistes. Garder le silence veut dire laisser les choses suivre leur cours (et prendre la position la plus facile). Dans un cas comme celui-ci, cela revient à cautionner le comportement de quelqu’un qui pointe du doigt certains compagnons comme étant les auteurs de délits spécifiques. En gros, les rédacteurs de Finimondo sont balancés aux flics, publiquement et dans l’indifférence générale. Plus précisément, ils sont laissés seuls par d’autres parties du mouvement anarchiste quand quelqu’un les accuse d’avoir dit et fait ce que tout anarchiste devrait dire et faire.
Ce silence est extrêmement grave. Cela n’a rien à voir avec le fait que l’on aime ou pas des individus bien précis et ne devrait même pas avoir quoi que ce soit à voir avec les critiques acerbes et insistantes que les rédacteurs de Finimondo (entre autres) ont portés au mouvement No TAV. Il ne s’agit pas ici de prendre parti dans les éternelles guerres de chapelle, mais plutôt de dire clairement deux choses très précises. Avant tout, que la délation n’est pas acceptable et ne doit pas être acceptée sans mot dire. Et qu’il devrait s’agir aussi, pour les anarchistes qui prennent part à la lutte contre le TAV, de défendre publiquement, même contre d’autres « No TAV », une idée bien précise : la nécessité de l’attaque sans médiations contre ce monde. Une idée qui est un des fondements de l’anarchisme.
Peut-être que cette nécessité n’est pas acceptée par toutes les composantes de la lutte No TAV ? En effet. Mais alors, que les compagnon.e.s choisissent leur champ.
Quelques anarchistes de Paris et environs.
(dimanche 4 janvier 2015)
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Les gentils de Noël
Décembre est un mois espiègle. Il commence comme tous les autres mais après, inutile de le cacher, il prend un air un peu pétillant, tout à lui. C’est le mois des fêtes, des cadeaux, le mois de Noël et du réveillon du Nouvel an. Le mois au cours duquel tous sont un petit peu plus gentils. Allez, c’est Noël. Jésus le charitable est né, vous en souvenez-vous ? Mais oui, dans l’étable prolétarienne, le fils de Dieu-patron réchauffé par le boeuf-peuple et l’âne-ignorance... Ne ressentez vous pas aussi le besoin irrésistible d’être un peu plus gentils ? Peut-être que c’est aussi à cause de cela que le 17 décembre dernier, le Tribunal de Turin a supprimé la circonstance aggravante de « terrorisme » dans sa condamnation de quatre compagnons saboteurs No TAV, non ? Parce qu’on est à Noël et il faut être plus gentils.
Voilà pourquoi quand, quelques jours plus tard, il y a eu des sabotages contre le TAV, même le Premier Ministre Babbeo Renzi [1] a parlé de sabotage. Il n’a pas parlé de terrorisme, ce qui aurait exaspéré les esprits, non non, il l’a dit clair et net : c’est du sabotage. Mais c’est que lui aussi a été un boy-scout, et c’est Noël, il faut être plus gentil. D’ailleurs, s’il s’agissait vraiment de terrorisme, les trains auraient explosé, comme dans ce triste Noël d’il y a trente ans [2]. Et puis, il y en a qui posent la question : mais est-ce que ces sabotages sont auto-construits et auto-produits d’en bas ou bien construits et produits d’en haut ? Bah, peut-être que les Rois Mages vont nous le dire ?
Entre temps, c’est Noël et il faut être plus gentils. En effet, pendant un jour, les médias ont même donné de la visibilité à un article à nous, « À toute volée ! » [3]. Ils l’ont probablement fait parce qu’ils sont bons et gentils ; oui : des bons à rien à la recherche d’un scoop. Pour faire un cadeau à leur directeur et aux bleus ? Peut-être pour obéir à une certaine Raison d’État : bannir le méchant No Stato [« No État » ; NdT] et ramener dans les rangs le gentil No TAV ? Qui sait. Mais c’est Noël, il faut les comprendre. Meilleurs veux, meilleurs veux ! Mais ça, ce n’est rien. Parce que – vous n’allez jamais y croire – vous savez qui s’est souvenu de nous, pour nous faire un joli cadeau ? Mais si, si, lui, exactement lui, le Chef-du-Peuple, la Bouche-de-la-Protestation, le Stratège-de-la-Lutte, le Comité central de la Révolution... Quelle émotion... Monsieur Mouvement No TAV ! ! !
On ne pouvait pas y croire. Il est rapidement rentré dans les rangs et, dans son article du dimanche, nous a honoré en publiant, à la lettre, ce même article à nous ! Si les médias n’en ont reproduit que quelques passages, sans en citer la source, lui – qui est meilleur et supérieur aux mass medias – nous en fait un service complet. Quelle humilité, quelle bonté, le chef satisfait d’un mouvement de masse qui s’abaisse à souhaiter ses vœux à de minuscules individus comme nous. Et dire qu’on en a dit des grosses sur lui... On mériterait du charbon à la place des cadeaux, on mériterait... Mais lui c’est vraiment un grand homme, vous savez. Il ne garde de rancœur envers personne, ce n’est pas un hasard s’il accueille avec bienveillance un Vittorio Agnoletto ou un Giulietto Chiesa, délateurs des black blocs de Gênes en 2001 ; ce n’est pas un hasard s’il s’aplatit devant un Ferdinando Imposimato, bourreau des révolutionnaires dans les années ’70 et les suivantes.
En effet, il fait précéder notre article d’une présentation si flatteuse qu’il nous fait rougir comme des petite filles. En sortant toute sa fine dialectique et sa puissante argumentation, il nous décrit ainsi : Épouvantails ! Ennemis du monde ! (flatteurs) Professeurs de l’esthétique des gestes ! Fier-à-bras des petits pétards qui font « paf » ! (merci, merci, quelle gentillesse) Frustrés des révoltes individuelles avortées ! Académiciens qui jugent tout le monde ! Porte-drapeaux de l’anarcho-nihilisme ! (mais non, vraiment, c’est trop) Crache-jugements ! Mépriseurs des mouvements populaires ! Losers ! (oh, là, là, tu nous gênes, fripouille !) Qui délirent et qui parlent pour rien ! Fans de deux câbles brûlés ! Intéressés seulement par la flamme toujours plus petite [4] du prochain geste individuel ! (mais enfin, tant de compliments, avec ces petits yeux vilains qui nous regardent !).
Quel honneur, quel honneur ! Et tout ça parce que les journalistes l’ont trahi le temps d’un jour, préférant exploiter des jurons plutôt que des prières. Et tout ça parce que quelque conseiller du Roi lui a titillé les sens, mieux, le sens de l’(d’un autre)État, en lui rappelant notre existence. Il suffit de si peu pour devenir désirables ? Mais on s’en fout : lui nous connaît, nous diffuse, nous aime. Quel homme, ce Monsieur Mouvement No TAV ! Il a un cœur tellement grand et généreux – c’est Noël, c’est Noël – que ça ne lui a pas suffit de faire un cadeau seulement à nous. Mais non, bien sûr, il a aussi pensé à nos amis les enquêteurs. Les pauvres, enfermés dans le tribunal à travailler pendant les fêtes, quelle tristesse. Et alors, qu’est ce qu’il fait Monsieur Mouvement No TAV pour leur faire plaisir ? Dans cette présentation de notre article, il fait l’étalage de ses capacités de déduction sur nous : « jusqu’à il y a quelques années, ils utilisaient leurs gros pétards envoyés par la poste, qui faisaient un peu de bruit, maintenant ils utilisent quelques petits chiffons imbibés d’essence, en acclamant la rage générale... Qui sait quel Finimondo [5] ! »
C’est Noël, nom de dieu, et ça c’est vraiment un beau cadeau. Même certains journalistes ont été tellement charmés par un tel coup de théâtre qu’ils l’ont repris, et grâce à ce cadeau inattendu Monsieur Mouvement No TAV a tout de suite retrouvé sa place dans leurs cœurs. Étant donné qu’à l’époque de la mort de Sole et Baleno certains parmi nous ont été mis sous enquête pour les colis piégés envoyés, les enquêteurs leur diront deux fois merci. Dans l’ancilangue, le terme « délateur » n’aurait pas été exact dans ce cas, juste parce que la délation est la dénonciation secrète d’un délit perpétré, au delà de sa véridicité. Habitué à une novlangue dans laquelle tout cela est tout au plus une libre opinion ou une banale constatation, Monsieur Mouvement No TAV le fait à visage découvert, lui, et il fait sa dénonciation contre nous publiquement !
Non, en fait non. Il montre son visage puis le cache. Quelqu’un doit l’avoir mis au courant du fait que l’ancilangue n’est pas désuète pour tout le monde et qu’un propriétaire d’une lutte populaire triomphale ne peut pas apparaître en même temps comme un indic de la police. Du coup, il a bien pensé à modifier la révélation contenue dans son texte, qui maintenant est de ce type : « jusqu’à il y a quelques années ils s’extasiaient devant les gros pétards envoyés par la poste, qui faisaient un peu de bruit, maintenant devant quelques petits chiffons imbibés d’essence, en acclamant la rage générale... ». En bonne personne rusée qui a quelque chose à se reprocher, il a fait de façon à laisser inchangées l’heure et la date de publication. Aucune correction, aucune suspicion ! Monsieur Mouvement No TAV n’est pas un indic de la police, jamais – en effet le sabotage c’est une chose sérieuse, pour lui – ce sont les journalistes qui ont publié la version précédente qui le font paraître ainsi !
C’est Noël, et il faut tous être plus gentils. En fait, nous ne nous préoccupons pas de ce que peuvent penser les enquêteurs à ce propos. Les juges, pour nous retirer de la circulation, n’ont certainement pas besoin d’utiliser comme preuve les articles du dimanche, pas encore rafistolés, des admirateurs du Président honoraire adjoint de la Cour suprême de Cassation [Ferdinando Imposimato ; NdT]. Il est bien connu qu’hystérie et vérité coïncident rarement, même si certaines indications corroborent et renforcent [la présomption ; NdT]. Et ces indications, Monsieur Mouvement No TAV les a déjà données. Son rafistolage ne sert pas à nous protéger des juges, il sert seulement à protéger sa réputation. Comme ça personne ne pourra soutenir publiquement qu’à partir de 18h29 le 28 décembre 2014 la définition de infame [délateur ; NdT] s’adapte parfaitement à Monsieur Mouvement No TAV. Cela au delà des conclusions que pourraient tirer les lecteurs habillés en hermine du blog notav.info (à l’occasion notav.infam).
C’est Noël, et il faut que nous soyons tous plus gentils. Mais, malheureusement pour Monsieur Mouvement No TAV, nous avons gardé la capture d’écran originale (qui veut la voir de ses yeux n’a qu’à la demander). Son révisionnisme de tradition stalinienne, qui cherche à faire disparaître les choses embarrassantes des photos de famille a été inutile, voilà.
Pour nous l’attention des flics, d’accord.
Mais pour Monsieur Mouvement No TAV, tout le mépris que méritent les délateurs, même occasionnels !
[30/12/14]
P.-S.
L’article (rafistolé) de notav.info
Notes
[Tr. par NonFides]
[1] Litt. « nigaud », jeu de mot avec le prénom de Renzi, Matteo ; NdT
[2] Le 23 décembre 1984 une bombe explosa sur un train, le « Rapido 904 », pas loin de San Benedetto Val di Sambro, entre Bologne et Florence. Il y eut 17 morts et 260 blessés. La responsabilité pour ce massacre est celle de la mafia, mais des néofascistes y ont joué des rôles secondaires ; NdT
[3] Dont on trouvera une traduction ici.
[4] Là, les auteurs soulignent une erreur de grammaire qu’il y a dans l’article de notav.info ; NdT
[5] En italien, « finimondo », le nom du site, veut dire « fin du monde » mais aussi « bordel, chambard » ; NdT.