Lucioles et lanternes
« Démocratie ! Désormais on a compris ce que signifie tout cela. La démocratie c’est le peuple qui gouverne le peuple à coup de bâtons par amour du peuple »
Oscar Wilde
De Montecitorio [1] à la salle des tribunaux de Milan, des trottoirs de la gare de Turin aux salles de sécurité de la préfecture de police de Florence, des métropoles hyper-surveillées aux vallées dévastées, pour ne pas parler des rafles policières dans toute l’Italie, il ne se passe pas un jour sans que les esprits ne soient agités par quelque vicissitude politique particulière ou par les faits divers. Et immanquablement quelqu’un sort, donnant l’alarme sur « l’urgence démocratique aujourd’hui dans notre pays », qu’on peut résoudre, évidemment, par un respect scrupuleux des normes et des lois. Même ce qui s’est passé hier matin dans la Vallée de Susa, la chute non-accidentelle d’un anarchiste du pylône sur lequel il était monté pour protester contre le TAV et l’expropriation des terrains (les siens ou non ça n’a pas d’importance), a tout de suite été ramené à ce discours aussi dominant que déprimant. Et si l’aboiement réactionnaire souligne l’illégalité du geste de protestation, une bonne partie du mouvement dresse aussi la liste interminable de l’ illégalité des travaux et de leur poursuite (afin de démontrer la légitimité de l’opposition).
Si l’esprit ne brûlait pas de rage partout ailleurs, il faudrait s’interroger sur la façon dont l’horizon démocratique — malgré son évidente aberration — a pu tellement coloniser l’imaginaire individuel et collectif. Quelle est la démocratie vers laquelle on devrait revenir, celle sortie de la résistance qui a gracié les fascistes et arrêté les partisans les plus insoumis ? Celle qui a été gérée durant des longues décennies dans les sacristies et dans les secrétariats de la Démocratie Chrétienne ? Celle des massacres d’État et des lois spéciales ? Celle des accords pas même cachés avec la Mafia ? Celle des dessous-de-table et des spéculations ? Celle des « italiani brava gente » qui dans leurs missions militaires à l’étranger violent, torturent et massacrent ? C’est donc à cela que nous sommes arrivés, devant nains et danseuses [2], à regretter de gris bureaucrates politiques ou à préférer de rigides fonctionnaires techniques ? Des comptables, voilà ce qu’on finit par devenir, de prudents comptables qui soupèsent les conséquences, pensent aux stratégies et aux tactiques les plus adaptées pour ne pas se découvrir inconséquents, pour se sentir toujours dans le vent, pour surfer sur la vague du mécontentement social... parce que quand on arrête de mesurer et calculer, on risque de tomber.
Mais si, à bien y réfléchir, il y a toujours eu une « urgence démocratique », c’est précisément parce que la « normalité démocratique » capable de garantir la liberté et le bien-être pour tous ne peut pas exister. C’est un mythe, un pur mensonge qu’il faudrait démystifier, mais qui ne risque pas de s’écrouler, tant que les étincelles de sédition seront arrangées sous les habits les plus présentables des laboratoires de la démocratie. Non, ce n’est pas un régime politique qui a été foudroyé sur le pylône qui donne l’énergie à ce monde misérable. Ce n’est pas sa vie qui aujourd’hui est en danger. Au contraire, c’est la possibilité d’entrevoir quelque chose d’absolument différent et de se battre pour cela- avec élan, sans une miette de calcul, comme le fait celui qui défie la haute tension.
Une possibilité qui aujourd’hui est, elle aussi, plongée dans le coma, et qu’il faut réanimer, soigner, protéger, défendre, renforcer, élargir, répandre. Aimer. Une possibilité qui ne réclame pas justice, mais qui veut vengeance. Qui n’a pas seulement un train à arrêter, mais un monde entier à abattre.
[28/2/12]
[Traduit de l’italien par NonFides]
Notes
[1] Ndt : Le Palais Montecitorio (Palazzo Montecitorio en italien) est le siège de la Chambre des députés italienne
[2] Ndt : expression qui désigne non seulement un spectacle de cirque qu’est la politique, mais plus particulièrement Berlusconi